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Pose des premiers cadres de la tiny house des Copeaux à Montreuil, par des membres de Quatorze, collectif d'architectes, urbanistes et constructeurs.

Creative Commons Licence Maxence Thiberge

Vous avez de l’espace inutilisé dans votre jardin ou votre cour ? L’initiative In My Backyard vous propose d’y construire une tiny house afin d’accueillir une personne sans domicile ou migrante récemment arrivée en France. Les deux premières petites maisons ont été construites à Montreuil, fruits d’une collaboration entre des habitants et des accueillis bien sûr, mais aussi les acteurs du collectif d’architectes Quatorze, le Samu social, des réfugiés bénévoles, des personnes en service civique, des étudiants d’une école d’architecture et même des jeunes d’un IME (Institut médico-éducatif). Un projet exemplaire qui a vocation à essaimer.

Ce 8 novembre 2019, c’est jour de fête à Montreuil : on inaugure la seconde petite maison d’In My Backyard. Le rendez-vous est donné dans une ancienne menuiserie des années 1960, devenue lieu de vie et de culture, connue informellement dans le bas Montreuil sous le nom Les Copeaux. La tiny house est posée là, sur la droite en entrant dans la cour, sous un toit en PVC ondulé avec perron-terrasse en bois pour profiter de l’extérieur. Cette construction 100 % bois est fabriqué à partir de pièces détachées réassemblables, dans l’esprit de l’éco-construction et de l’usinage numérique open source et dupliquable. L’entrée s’ouvre sur une petite cuisinette fonctionnelle. Sur la gauche, un bureau fait face à un bloc sanitaire, douche, lavabo, toilette. Puis, au fond il y la chambre du studio, avec tablettes, rangements et lit une place. L’ensemble est lumineux, bien chauffé, avec six fenêtres et portes-fenêtres.

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La tiny house aux Copeaux à Montreuil, le soir de son inauguration, le 8 novembre 2019.

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La France, terre d’accueil…

Ce soir, les nombreux acteurs impliqués dans le chantier et l’accompagnement célèbrent la concrétisation du projet. Ils accueillent formellement Halil, la personne que Les Copeaux a décidé d’héberger. Halil est arrivé aux Copeaux début octobre grâce au programme Élan du Samu Social, une démarche d’accompagnement de l’accueil de migrants chez des particuliers qui disposent d’un espace et souhaitent le mettre à disposition d’une personne de manière à contribuer à son intégration dans la vie sociale en France. Laurent Zylberman, l’hôte, prend la parole au nom des Copeaux. Visiblement ému, il rappelle que lui-même est issu d’une famille de réfugiés polonais. La voix tremblante, il conclut son intervention : « Halil est le bienvenu aux Copeaux, dans notre rue, à Montreuil, dans le 93, dans notre pays, en Europe, sur notre continent. »

Halil a fui Istanbul et la répression des sympathisants de Fethullah Gülen après la tentative de coup d’état de 2016. À Paris depuis un an, il a jusque-là été hébergé chez des familles françaises du JRS (Jesuit Refugee Service) où il a appris le français par lui-même. Depuis septembre, il étudie le droit et les sciences politiques. Dans un discours touchant, il explique pourquoi il a choisi la France comme terre d’asile. Chez Laurent, il sera accueilli pour une période de trois mois, renouvelable quatre fois, donc un an. Il souhaite maintenant « faire une chose utile pour l’humanité » et est « super motivé » pour devenir défenseur des droits. « Ma vision a complètement changé depuis que je suis devenu un réfugié politique, mais je suis fier comme un roi ! »

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Halil à son bureau, dans sa « petite maison » de Montreuil.

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Une initiative née à Montreuil en 2016

La première tiny house d’In My Backyard a été installée en novembre 2017 dans le quartier des Murs à Pêches de Montreuil, au sein du jardin en friche de Charlotte et Dominique, un couple désireux de transmettre « la notion d’accueil » à leurs deux enfants, raconte Romain Minod, initiateur de ce projet pour le collectif d’architectes montreuillois Quatorze. Depuis ses études à l’école d’architecture Paris Belleville, ce jeune architecte croit fermement à « l’hospitalité constructive » et à l’hébergement citoyen pour lutter contre l’exclusion sociale. Ayant été très sensible à la crise migratoire de 2015, il imagine avec Quatorze le projet de micro-maisons individuelles dans les jardins et cours de particuliers. Début 2016, lui et son collectif d’architectes le présentent au concours « From border to home » du Musée d’Architecture de Finlande. Leurs petites maisons y reçoivent une mention d’honneur, qui leur vaut une exposition du projet au Pavillon Finlandais de la Biennale d’architecture de Venise l’été suivant.

C’est à l’automne 2016 que Quatorze se lance véritablement dans la mise en application de l’idée en région parisienne. Le coût prévisionnel d’une tiny house est d’environ 35 000 euros, et Quatorze obtient de la Région Ile-de-France un financement pour la construction de cinq logements pour sans domicile à hauteur de 50 % du budget total. Charlotte et Dominique entendent parler du projet par bouche à oreille et décident de se lancer. À l’automne 2017, le programme Élan du Samu social s’engage lui aussi avec In My Backyard pour accompagner l’accueil de migrants dans une tiny house de 20 mètres carrés chez Charlotte et Dominique. Le premier hébergé est Samim, un Afghan de 29 ans. À son ouverture, la première maison In My Backyard va mettre en lumière l’initiative, tant l’intelligence collective mise à contribution dans la co-construction de ce premier logement inspire.

Pour poursuivre l’aventure, Quatorze obtient des compléments budgétaires via des financements participatifs et des apports des fondations de Monoprix et de Vinci ainsi que du fond de dotation Qualitel. Une petite maison nécessite environ 20 mètres carrés au sol (6,2 m de long, 2,5 m de largeur pour 4,1m de hauteur). Quatorze assure le raccordement à la maison hôte pour l’électricité, l’eau et les évacuations, mais il est possible de la rendre plus autonome en lui ajoutant des panneaux ou un chauffe-eau solaires, voire un Showerloop, c’est-à-dire un système de filtration en temps réel, de purification et de recyclage pour l'eau de la douche.

Une maison qui permet de se reconstruire

Photographe voyageur également installé à Montreuil, Laurent Zylberman entend parler de l’initiative. Il intervient régulièrement pour des ONG ou pour l’association Aurore de lutte contre la précarité et l’exclusion. Le sujet l’intéresse, d’autant qu’il vit depuis de nombreuses années dans une ancienne menuiserie dont il est devenu propriétaire. Aujourd’hui, il y héberge une dizaine de personnes et accueille de multiples activités du quartier : cours de musique, La Ruche qui dit oui, concerts et rencontres de voisinage, etc. En 2018, Laurent rencontre les équipes du collectif Quatorze et du programme Élan : l’un de ses locataires, électricien, a libéré un espace couvert dont il n’a pas vraiment besoin. Il leur propose de réfléchir à l’accueil d’une personne chez lui, et en septembre 2018 les premières réunions s’organisent avec les architectes de Quatorze pour les démarches administratives et techniques, et imaginer le processus de fabrication en fonction des contraintes du site. Proposer son terrain lui semblait évident : « D’une part, on avait un peu de place ici. D’autre part, j’avais vu des foyers d’hébergement, des CHRS (Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, ndlr), j’étais au courant des difficultés des structures d’accueil existantes et des conditions dans lesquelles vivent les gens en leur sein. Je me suis vite rendu compte qu’il y avait beaucoup à faire. »

Laurent visite ainsi la première maison d’In My Backyard, chez Charlotte et Dominique à Montreuil, pour voir comment se passe la colocation au quotidien. Samim, le premier hébergé, est resté un an avant de trouver un emploi et un logement. C’est ensuite Daouda, un Guinéen de 20 ans, qui est venu vivre dans la petite maison. Maïté Pinchon, qui suit de bout en bout la vie de chaque tiny house pour Quatorze, confirme que les colocations se passent bien : « Les hébergés s’y sentent bien, chez eux. Ils ont leurs clés, un espace appropriable. L’accord court sur deux ans, cela veut dire que la maison est mise à disposition pendant deux ans, mais que plusieurs personnes y séjournent. Daouda a trouvé un emploi et un logement au bout de huit mois. Charlotte et Dominique sont satisfaits, car ils viennent de signer pour un nouveau contrat de six mois renouvelable. » Aujourd’hui, le couple héberge une femme avec ses deux enfants en bas âge.

De son côté, Laurent a prévenu les voisins en amont de l’ouverture de la seconde maison, et a organisé avec eux une première réunion. Dès lors, les habitants des Copeaux participent à la préparation du projet, qui va bien plus loin que la construction d’une petite maison, jusqu’à discuter avec des personnes du programme Élan. L’enjeu, pour que tous les acteurs concernés soient satisfaits, est en effet de mettre en place une cohabitation, voire une vie commune avec ses moments de rencontre, en phase avec le rythme de vie, les habitudes et attentes des voisins. « On a émis des désirs, quelques limites aussi. L’idée est que la personne soit bien accueillie, aie toutes les chances d’apprendre la langue rapidement, de s’intégrer socialement et culturellement dans le lieu, mais aussi au-delà », souligne Laurent.

Un chantier participatif et inclusif pour un logement sur mesure

Compte-tenu de la configuration de l’espace offert dans la cour de l’ancienne menuiserie, Quatorze ne pouvait reproduire le premier modèle conçu par In My Backyard. « La première tiny house de Quatorze était sur roulette. Ici, c’était impossible de l’installer ainsi pour des questions logistiques, donc on a opté pour construire une boîte dans la boîte existante », reprend Laurent. Romain Minod propose alors de la concevoir dans un processus de collaboration avec l’école d’architecture de Paris La Villette. Emmanuel Mourier, enseignant en première année avec qui Romain Minod avait déjà collaboré sur la réalisation de blocs sanitaires pour un camp de Roms, est emballé par l’idée. Pour lui, le projet In My Backyard est « d’une grande richesse et s’inclut parfaitement dans le programme pédagogique de la première année de l’école d’architecture ».

Au printemps 2019, l’enseignant architecte fait donc plancher plusieurs groupes de ses élèves sur un projet d’étude pour la conception de cet habitat, avec un processus d’équipes et rendus successifs soumis à modifications en concertation avec Quatorze qui y introduit les processus de l’éco-conception et de l’usinage numérique. Pour Emmanuel Mourier, il est important que les élèves de première année ne soient pas seulement sur des planches à dessin ou des visions 3D, mais « qu’ils voient aussi sur le chantier comment cela se passe dans la vraie vie ». Et la collaboration est un succès. « Les étudiants étaient totalement emballés, explique-t-il. Le nombre important de volontaires pour réaliser le projet début juillet, juste après le début des vacances, montre leur motivation. Je pense que c’est très enrichissant pour eux. Il y a la dimension sociale, la dimension d’accueil aussi, et ça c’est aussi une grande question pédagogique pour moi et pour l’école de La Villette qui veut porter cet esprit depuis sa fondation. Avec Quatorze, on réfléchit à remonter ce type de projet tous les ans. »

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Les menuisiers et architectes de Quatorze supervisent les étudiants de l’école d’architecture de Paris La Villette sur le chantier.

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La construction aux Copeaux se fait en deux semaines, début juillet 2019, sous la forme d’un chantier participatif avec les étudiants de La Villette et les équipes de menuisiers, architectes, bénévoles et services civiques de Quatorze. « Nous veillons également à impliquer des réfugiés bénévoles ou des demandeurs d’asile mineurs non accompagnés dans le chantier », explique Maïté Pinchon, de Quatorze.

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À l’été 2019, le collectif Quatorze a accueilli trois réfugiés bénévoles dans son équipe de chantier, pour les aider à construire la tiny house des Coteaux à Montreuil.

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Cette fois-ci, la tiny house a aussi bénéficié de l’implication d’un éducateur de l’Institut Médico-Educatif Le Moulin des Essarts-le-Roi. Christian, l’éducateur, raconte qu’il cherchait déjà à mettre en place la construction d’une tiny house avec les jeunes de l’atelier bricolage de l’IME. « Je les ai contactés par hasard, car je cherchais des carcasses de châssis de caravane pour construire une tiny à l’IME. » Quatorze lui propose alors un partenariat, qui implique la livraison des pièces détachées de la tiny house, pour les poncer, puis ensuite que les jeunes viennent les vernir sur site pendant la construction, de manière à la voir prendre du volume. « Visualiser le passage du 2D en 3D n’est déjà pas facile de manière générale, mais encore moins pour eux. Mais il y a la récompense de voir le travail prendre forme. » Cinq jeunes – Juline, Sophie, Benjamin, Johan, Valentin – participent au chantier collectif avec les étudiants en architecture. « Cela correspond parfaitement à notre rôle d’IME et de Section d’initiation et de premières formations professionnelles (SIPFP). Le but est d’apprendre aux jeunes toutes les compétences qu’on attend d’un travailleur : ponctualité, hygiène, savoir-vivre avec les autres, et également des compétences techniques. L’atelier bricolage permet d’apprendre à se débrouiller seul un petit peu, et c’est dans ce cadre que ce projet est venu s’insérer. »

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Les jeunes de l’IME Le Moulin des Essarts-le-Roi ont participé à la découpe, au ponçage et au vernissage des montants de la petite maison.

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Encore beaucoup à faire pour mettre à l’abri réfugiés et sans domicile

Aux Copeaux, en ce 8 novembre, l’inauguration se fait également en présence du maire, Patrice Bessac, qui voit dans l’initiative In My Backyard « une célébration de l’âme de Montreuil ». Il rappelle qu’une semaine auparavant, non loin de là, 200 migrants ont été évacués par la préfecture de Seine-Saint-Denis des bâtiments de l’Afpa (Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes) que la mairie de Montreuil avait pourtant réquisitionnés quelques mois auparavant, mais contre l’avis de l’État. Expulsés le 29 octobre, à deux jours de la trêve hivernale, les migrants ont investi un hangar où la mairie a décidé de faire son possible pour assurer les conditions sanitaires minimum. Pierre Meaux, le responsable du « plan migrants » de la délégation interministérielle à l'hébergement et à l'accès au logement (DIHAL) est là également. Il rappelle le soutien qu’apporte l’appel à projets « cohabitation solidaire » du gouvernement en ayant déjà soutenu 19 associations qui ont logé plus de 600 personnes chez l’habitant en France. Présidente du Conseil d’Administration de l’école d’architecture Paris La Villette, Anne Morasio explique, quant à elle, en quoi In My Backyard illustre la nécessité de « remettre au cœur du droit à la ville la question du partage et de la solidarité foncière ».

Eric Pliez, président du Samu social, salue le dynamisme et l’exemplarité du projet : « Il a deux avantages, le premier c’est qu’il s’agit d’une vraie maison, même si elle est petite ; le deuxième est qu’il permet la solidarité et le vivre-ensemble entre des personnes sans domicile et d’autres qui se proposent d’accueillir, donc de partager. » Dans ce bel unisson, il apporte cependant un bémol : « Le programme Élan va s’arrêter, parce que nous ne trouvons pas suffisamment de citoyens pour accueillir, soit sur un terrain, soit chez eux, des personnes ! » Concernant le programme In My Backyard, l’association Réfugiés Bienvenue va donc prendre le relais du Samu Social. Ce qui ne devrait néanmoins pas nuire au développement positif qui se dessine pour le projet, comme l’explique Maïté Pinchon. Quatorze est en effet en discussion de faisabilité avec Notre Dame des Sans Abris, un partenaire du Samu Social à Lyon, pour une première tiny house hors de la région parisienne. « Il faut essaimer, changer de ville c’est bien, insiste-t-elle. La troisième tiny house, elle, sera installée au printemps chez Najoua, dans une ferme urbaine de Fontenay-sous-bois. Une quatrième devrait pouvoir être installée à Issy-les-Moulineaux, mais on manque encore de financement. Des discussions sont aussi engagées à Lille. »

 

À noter : les prénoms des accueillis ont été changés pour préserver leur anonymat.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

La tiny house de In My Backyard par Quatorze.
Surface au sol : 20 m2
Longueur : 6,20 m
Largeur : 2,50 m
Hauteur : 4,10 m
Fluides et évacuation : raccordement à la maison principale ou système autonome assuré par Quatorze
Coût moyen : 35 000 €.