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Les participants au séjour de remobilisation de l’association Un ballon pour l’insertion apprennent à jouer au « kin-ball ». Pour s’amuser, mais aussi pour se retrouver, voire se dépasser…

Creative Commons Licence Sandra Mignot

Un ballon pour l’insertion propose des séjours de remobilisation par le sport à des personnes en situation de précarité. Durant cinq jours intensifs dans un centre d’accueil normand, huit à douze usagers accompagnés par leurs travailleurs sociaux référents s’extirpent d’un quotidien difficile pour se prouver tout ce qu’ils sont encore capables d’accomplir…

Abdellah, Rahil, Eric et Fabrice s’affairent autour d’une grosse balle rose. Trois la maintiennent en équilibre, le quatrième doit servir la balle à l’intention d’une des deux équipes adverses, mais de manière à ce qu’elle ne la rattrape pas. Depuis une trentaine de minutes, ces résidents du centre thérapeutique L’Hébergerie, un établissement de Seine-et-Marne, découvrent un nouveau sport, le « kin-ball ». Et l’expérience fait fuser les rires, puisqu’il a d’abord fallu apprendre à manipuler l’énorme balle gonflable avec diverses parties du corps, à l’éviter, à coopérer entre équipiers, à s’organiser et à progresser de concert.

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Le grand gymnase du centre d’hébergement de loisirs de Houlgate, dans le Calvados en Basse-Normandie.

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Une remobilisation par l’activité physique

Bienvenu à Houlgate, dans un ancien CREPS (Centre de ressource, d'expertise et de performance sportive) transformé en centre d’hébergement de loisirs. C’est là que l’association Un ballon pour l’insertion (UBI) organise des séjours de remobilisation par le sport pour les usagers des structures de lutte contre l’exclusion. L’activité a été lancée en 2014 par Benoît Danneau, éducateur spécialisé de formation et longtemps directeur de services sociaux au Secours catholique. Sportif assidu, il a toujours utilisé l’activité physique dans ses relations avec les personnes en situation de précarité, jusqu’à organiser en 2011 en France une édition de la Coupe du monde de foot des sans-abri – il a quitté l’association à la source de ce projet, mais celle-ci poursuit son développement.

Les séjours sportifs et culturels d’une semaine sont organisés par deux éducateurs sportifs et un animateur, et proposés par Un ballon pour l’insertion à des associations accompagnant des personnes sans abri ou en grande précarité. Ils sont financés par les structures (à hauteur de 6000 euros par séjour) et par les dons et subventions dont bénéficie UBI (côté privé : Fondation de la Française des jeux, Caritas, Fondation Notre-Dame ; et côté public : ARS Ile-de-France, Direction de la jeunesse et des sports, centre national pour le développement du sport)… Cette semaine, neuf résidents ayant vécu des problèmes d’addiction ou sortant de prison séjournent donc ensemble, accompagnés par deux éducateurs de leur centre d’hébergement, Clément et Céline.

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Pour réapprendre à se concentrer sur une activité, améliorer leur relationnel et leur confiance en eux, les usagers de l’association Un ballon pour l’insertion pratiquent une grande variété de sports, comme ici le tir à l’arc.

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Plus qu’une remise en forme, un retour au vivre-ensemble

Tous ont préalablement fourni un certificat médical d’aptitude au sport. « Mais nous faisons en sorte que tout le monde puisse participer, explique Aubin, éducateur sportif d’UBI. On est dans linitiation, pas dans la recherche de la performance. Lobjectif est que chacun prenne du plaisir quelle que soit sa condition physique. » En amont, le séjour a été préparé par plusieurs réunions avec les usagers et travailleurs sociaux qui les accompagnent. Les activités potentielles leur ont été présentées (sports collectifs, tir à l’arc, équitation, longe-côte, marche nordique, escalade, le menu est large) et tous ont pu exprimer leurs préférences. Bien entendu, les conditions et le cadre du séjour ont été posés. Ils ont même signé une charte du vivre-ensemble ainsi que le règlement intérieur du centre sportif de Normandie qui les accueille au milieu d’autres usagers.

Le programme proposé est intense. Réveil aux aurores pour un petit footing, suivi d’une séance de yoga adaptée aux besoins formulés par les participants. « Beaucoup mont signalé des difficultés dendormissement, des angoisses, explique cette professeur de yoga de la région qui exerce depuis vingt ans auprès de publics en difficulté. Et je travaille beaucoup sur le ressenti des sensations et les émotions. » Après, vient l’heure du petit déjeuner servi en self, puis le temps de pratiquer une activité culturelle : découverte d’un site de la région, visite d’une ferme, activité théâtre ou poterie… Après le déjeuner et une courte pause, s’enchaînent deux sessions de sport, un retour au calme et une activité en soirée : sortie bowling, projection d’un film ou autres. « Même si lon nattend pas des gens la performance, on saperçoit que la ponctualité saméliore au fil de la semaine, explique Aubin Perdriolle. Certains naiment pas courir, mais ils essaient quand même, éventuellement ils font un tour de piste en marchant. Ce nest pas grave, ils participent, ils sont ensemble et ils se dépassent. »

Libérer la parole, être à l’écoute des autres

L’amélioration du relationnel de chacun est l’un des bénéfices recherchés, et d’ailleurs observé. Outre les activités, une réunion quotidienne en fin de journée permet d’ailleurs à tous d’exprimer leur ressenti sur la journée écoulée, à tous points de vue : activités proposées, sensations éprouvées, etc. Éric, le plus jeune de l’équipe, qui est arrivé plutôt « tendu », souligne en milieu de séjour : « Je me sens bien et je suis mieux avec les autres. » Fabrice, lui, va s’excuser de s’éloigner parfois du groupe pendant les pauses : « En fait, moi je me suis fixé pour objectif darrêter de fumer pendant ce séjour, et cest très dur de rester près des autres à la pause pendant que vous fumez. » Un défi d’envergure pour quelqu’un qui consomme largement plus d’un paquet au quotidien.

Après ce temps de réunion, direction le self pour dîner. La soirée s’achève dans le théâtre du centre avec les scolaires qui passent ici une semaine de classe verte. Les usagers d’UBI décident de répondre à l’invitation surprise des institutrices qui encadrent le séjour des enfants et qu’ils croisent tous les jours au moment des repas. Elles avaient prévu un temps d’improvisation théâtrale. Et ce qui devait être un spectacle devient finalement une action : Rahil, Fabrice, Clément, José montent tour à tour sur scène pour improviser aux côtés des élèves. Détente complète avant de partir visionner un film ou s’endormir directement pour les plus fatigués. « Les activités culturelles même si celle-ci était totalement inattendue permettent aussi daccrocher les gens, note Aubin Perdriolle. Elles sont importantes pour la cohésion du groupe, et permettent de faire varier lintensité des efforts demandés sur la journée. »

Le séjour permet de mettre en place un autre suivi à Paris

Retour sur Paris. UBI propose depuis fin 2016 des sessions d’activité physique dans certaines structures sociales pour lesquelles elle a déjà organisé des séjours. Une fois par semaine, elle accueille également à titre individuel les anciens participants aux séjours qui le souhaitent, pour des séances de yoga, de sport collectif et même désormais de boxe. « Pour moi tout sest enchaîné après le séjour », explique Stéphane, 47 ans. L’homme, qui a vécu un an de rue avant de bénéficier d’une semaine de remobilisation par le sport avec UBI, fréquente tous les mardis le gymnase Rosa-Parks (XIVème arrondissement) avec cinq ou six autres « anciens », pour continuer à pratiquer. « Je crois que javais besoin de retrouver un cadre. Et après le séjour, jai trouvé un hébergement stable puis un boulot : je moccupe de sécuriser la sortie des écoles. »  Autour de lui, une poignée de sportifs plus jeunes multiplient les paniers de basket, sous la houlette d’Orphée Lelo, le second éducateur sportif d’UBI.

Les activités sportives à Paris se développent lentement, et l’association n’a pas encore recensé le nombre d’usagers qui poursuivent une activité physique. Car son but n’est pas le sport en tant que tel, mais bien de proposer « une remise en mouvement symbolique » comme le résume Olwen Lesourd, directeur actuel d’Un Ballon pour l’Insertion. Et pour certains participants, ça marche. « Nous avons emmené en séjour des usagers qui avaient tout lâché dans la vie, résume Kelly Jourson, éducateur spécialisé dans un centre d’hébergement d’urgence du Château d’Arcy. Ce type de séjour leur a permis de voir quils avaient encore la capacité de faire beaucoup plus de choses quils ne le croyaient. »

Après le séjour, les éducateurs référents notent également une amélioration de la relation qu’ils ont avec tous les participants, que ceux-ci poursuivent ou non le sport. « Un lien différent est noué avec le travailleur social du fait que durant ce séjour, nous étions sur un pied d’égalité, tous soumis à la même consigne des éducateurs sportifs dUBI », observe Vincent Clos, éducateur spécialisé dans un centre d’accueil de jour animé par Aux Captifs La Libération. Le vécu est donc très différent de celui des activités sportives ou de rupture qui sont organisées et gérées par les travailleurs sociaux eux-mêmes. « Là, nous navons plus à nous occuper de ladministratif, du planning, seulement être dans la relation. Le résultat ce sont des relations plus apaisées, la création dune réelle confiance. » Ce nouveau lien entre éducateurs et bénéficiaires pourra permettre de mieux accompagner la personne, de mieux la connaître, de créer une confiance plus forte, même dans des situations très compliquées. « Il faut voir que certains de nos usagers sont dans des situations dexclusion complète sur le plan administratif, sans aucun titre de séjour, poursuit Vincent Clos. Et pour autant, jen ai vu parvenir, après un séjour, à trouver les ressources pour sen sortir, à se dire que la vie ne se résume pas à des documents administratifs et des autorisations, et quils peuvent tout simplement continuer à vivre avec plaisir. »

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Durant cinq jours intensifs, huit à douze usagers sont accueillis dans un centre d’accueil normand avec leurs travailleurs sociaux référents.

Les séjours sportifs et culturels d’une semaine sont financés par les structures (à hauteur de 6000 € par séjour) et par les dons et subventions dont bénéficie l’association (côté privé : Fondation de la Française des jeux, Caritas, Fondation Notre-Dame ; et côté public : ARS Ile-de-France, Direction de la jeunesse et des sports, Centre national pour le développement du sport).

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