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Hier sans-abri, Serge a bénéficié d’un logement et d’un accompagnement de Toit à moi. Il y est aujourd’hui en CDI, en qualité de cuisinier de l’association.

Creative Commons Licence Toit à moi

En 2006, Denis Castin a une idée : mobiliser un groupe de citoyens à la manière du crowdfunding pour acheter des logements aux sans-abri. Douze ans plus tard cette mutualisation a permis l’achat d’une vingtaine d’appartements installant durablement Toit à Moi dans le paysage de l’économie sociale et solidaire, en rassemblant un réseau solide de partenaires et de bénévoles pour accompagner ses locataires et les aider à se reconstruire.

Mobiliser des citoyens pour acheter des appartements afin d’offrir un logement aux sans-abri : ce pari un peu « fou » est à l’origine de la création de l’association Toit à moi. Depuis une dizaine d’années, Denis Castin et Gwen Morvan en ont été les chevilles ouvrières, et Nantes le territoire d’expérimentation.

Deux ans ont été nécessaires pour l’acquisition du premier appartement, jusque 2008. Le temps de mettre le modèle bien en place : une centaine de donateurs réguliers suffisent pour acheter un logement individuel en centre-ville, si chacun s’aquitte de 20 euros par mois pendant 5 ans. Moins de dix ans plus tard, en juin 2018, Toit à Moi est en train d’acheter son vingtième appartement et a accompagné une soixantaine de personnes, l’association peut compter sur un solide réseau, avec le soutien d’un peu plus de 1500 donateurs réguliers et d’une soixantaine d’entreprises. Les uns se mutualisent pour l’achat des appartements et les seconds financent l’accompagnement. Le modèle est bâti sur un financement majoritairement privé. C’est le mécénat des entreprises et l’apport de fondations qui permet de payer le salaire des membres de l’association. Mais les personnes aidées sont elles aussi impliquées, ne serait-ce que symboliquement : elles paient un loyer réduit jusqu’au moment où, ayant repris pied, elles ont les moyens de déménager dans un logement classique.

D’un hébergement digne à la réinsertion sociale

« La véritable innovation de Toit à moi, au-delà du modèle économique et de la façon de faire, c’est le regard d’espoir qu’on porte sur les personnes. C’est se dire qu’elles peuvent vraiment changer de vie, pas juste arrêter de galérer ! », insiste Denis Castin. Et pour y parvenir, c’est un long chemin, qui débute en amont, par la détection des personnes en précarité grâce à de nombreux travailleurs sociaux (Samu social, Centres d’hébergement et de réinsertion sociale, hébergements d’urgence…) qui les dirigent vers l’association en fonction de leur degré d’autonomie et de leur volonté d’être accompagné. Un comité se réunit ensuite pour évaluer la solution, et en particulier dans quelle mesure l’accompagnement a des chances de générer un véritable changement de trajectoire. C’est la première pierre vers une reconstruction durable ; vient ensuite l’élaboration du projet de vie, et enfin le passage à l’action.

« Attention, Il n’y a pas de tri par le haut, nous ne cherchons pas à accueilir les personnes qui sont les moins difficiles à accompagner ! », précise le fondateur. Voilà pourquoi, malgré un bilan très positif, il reconnaît quelques échecs. Car l’association cherche à évaluer l’impact social de son travail, analysant par exemple la pérennité de la réinsertion sociale des personnes accompagnées au fil des années. Hommes, femmes, familles, migrants… Les profils des locataires sont variés, afin de permettre une véritable mixité, et de faire trébucher « les a priori qui existent aussi dans la rue ». Selon Denis Castin, « il y a en gros deux typologies de publics : ceux qui ont des problèmes sociaux qui remontent souvent à l’enfance, et les migrants qui doivent affronter des situations d’exclusion liées à leur nouvelle situation. »

Un accompagnement sur-mesure

Si Toit à moi applique le « Housing first » préconisé par la Fondation Abbé Pierre, le logement n’est que la première étape d’une longue démarche d’accompagnement, durant laquelle il faut passer par un travail d’appropriation du lieu et une prise de conscience des problématiques qui lui sont liées. Les locataires demeurent en moyenne trois ans dans les appartements : le temps est l’un des facteurs essentiels pour parvenir à reprendre pied, après des années à la rue. Financé par les entreprises mécènes, cet « accompagnement » nécessite un travailleur social pour cinq personnes logées. Psychologues, médecins, psychiatres, addictologues, socio-esthéticiennes interviennent également dans cette lente reconstruction… À chacun selon ses besoins.

Chaque parcours est différent, chaque accompagnement l’est tout autant, même si les accompagnateurs et les bénévoles se donnent en revanche toujours les moyens de trouver le déclic, le projet qui permettra d’envisager l’avenir. Les solutions préconisées peuvent même être des plus atypiques, à l’image de ce bénéficiaire qui a fait un voyage au Canada et qui, à son retour, a mis en place le projet de travailler dans une ferme. Au final, relativement peu de personnes sont accompagnées, mais elles le sont durablement.

« Nous nous engageons auprès des personnes à les remettre debout », explique Hélène Menanteau, coordinatrice de l’accompagnement. L’objectif, continue-t-elle, est de « créer l’étincelle qui va permettre un changement de vie. On est vraiment sur du sur-mesure, ce qui va marcher pour une personne ne va pas forcément fonctionner pour une autre. » L’équilibre est subtil, d’autant plus que le défi pour l’équipe est d’être suffisamment « entourante » sans néanmoins devenir indispensable : créer une relation de dépendance ne pourrait aboutir que sur une impasse.

Le nécessaire retour vers l’emploi

Exemple parmi d’autres : cela fait déjà un an et demi que Michel bénéficie de ce soutien. « J’étais dans un tel état que je ne pouvais pas en mesurer l’impact sur mon environnement. Denis, Gwen et Hélène ont été très attentifs pour que je puisse rester dans l’appartement, en multipliant des actions et des activités. » Tout projet concerne peu ou prou la famille, le soin, l’emploi, les déplacements ou même voyages. Là encore les solutions sont diverses. Aidé devenant ainsi un aidant, Michel organise cette année un voyage au Maroc pour les personnes accompagnées et les bénévoles. C’est lui qui doit se mettre en relation avec des partenaires, trouver des financements et identifier une association à Marrakech qui s’occupe des enfants à la rue. Ce but est pour lui le meilleur moyen de retrouver confiance, en se responsabilisant sur une action bien identifiée.

C’est aussi le premier pas vers un retour à l’emploi, nécessaire dans toute réinsertion. Un autre « accompagné », Serge, en a bénéficié : il est désormais en CDI chez Toit à moi, en qualité de cuisinier de l’association. Les entreprises mécènes représentent le maillon essentiel de cette étape de réinsertion, permettant de renouer le lien avec le monde du travail. Michel, n’ayant quant à lui pas travaillé depuis cinq ans, va faire une immersion d’un mois chez SWAO, une entreprise mécène de Toit à moi spécialisée dans la fabrication et la pose de portes et fenêtres.

Les bénévoles au cœur du projet pour recréer du lien

Dans ce maillage, chacun tient son rôle. Parmi tous, celui des bénévoles est primordial. Ils sont une cinquantaine très actifs sur l’ensemble des antennes, dont plus de la moitié à Nantes. Leur travail représente de 200 à 300 heures de bénévolat par mois. Marguerite Maury, par exemple, est arrivée au mois de septembre 2017 pour animer la communauté de bénévoles et coordonner leur action. Elle a mis en place des formations pour les aider dans leur rôle d’accompagnement : formation à l’écoute, en addictologie, etc. Les bénévoles apportent aussi d’autres compétences : graphothérapie, réflexologie plantaire, aide administative, etc. Ils participent avec les personnes accompagnées et l’équipe de l’association à des ateliers, comme ceux autour du mouvement et de la danse mis en place tous les quinze jours en partenariat avec le Centre chorégraphique de Nantes.

Ce socle de bénévolat vient aussi en appui pour aider les dix salariés de l’association – dont cinq sur le métier d’accompagnement – dans leurs tâches quotidiennes : comptabilité, organisation d’événements, travaux et réparations dans les appartements. Mais les bénévoles ont aussi un rôle social, retissant des liens avec des personnes longtemps laissées à l’écart. « Les bénévoles nous permettent d’être toujours en lien les uns avec les autres au plus près de la réalité des personnes accompagnées de leurs besoins et de leurs envies », analyse Marguerite Maury. Faire une partie de frisbee, aller passer une après-midi à la plage, apprendre à cuisiner, jardiner… Ils mettent en place des petites actions qui sont des prétextes à la rencontre avec l’autre. Une relation fondamentale, qui permet de « savoir que nos aidés ont la possibilité d’avoir quelqu’un qui les attend quelque part », explique Marguerite Maury.

Un modèle qui essaime

Depuis 2011, une nouvelle direction a été actée : le conseil d’administration de l’association a choisi d’ouvrir de nouvelles antennes Toit à moi sur l’ensemble du territoire. Depuis, les premières ont ouvert à Angers, Toulouse, et La Ferté-sous-Jouarre en Ile-de-France. Cette présence dans d’autres villes a aussi suscité de nouvelles solutions, en jouant des complémentarités de ce réseau alternatif : une des personnes accompagnées à Nantes qui connaissait un échec, notamment à cause de ses relations soutenues avec le milieu des exclus, a ainsi pu déménager dans une autre ville et y concrétiser son projet professionnel, en se mettant à distance de tout ce qui l’inclinait à replonger.

Appui non négligeable dans cette démarche, l’association vient de gagner l’appel à projet French Impact, une initiative du gouvernement qui va les aider à ouvrir de nouvelles « maisons » Toit à moi. L’objectif est d’acquérir une dizaine d’appartements à Toulouse puis à Bordeaux, Lyon, etc. Les besoins sont sans fin. Selon Denis Castin, pour relever ce défi « il faut être utopique et imaginatif tout en restant ancrés dans le concret ».