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Manon Carré, cofondatrice de l’association Partage ton frigo.

Creative Commons Licence Partage ton frigo

D’un côté, 30 % des aliments produits partent à la poubelle alors qu’ils sont encore consommables ; de l’autre côté, les associations humanitaires, comme les Restos du Cœur ou la Soupe populaire, voient leur nombre de bénéficiaires augmenter chaque année… L’association Partage ton frigo propose une réponse modeste mais pertinente à cette situation socialement inacceptable et écologiquement irresponsable.

L’idée a germé en Germany

Et si, au lieu de jeter les denrées périssables que l’on ne consommera pas avant de partir en week-end ou qu’un commerce n’aura pas vendues à la fin de sa journée, on les rassemblait dans des frigos collectifs, qu’on placerait dans des cours d’immeuble à l’attention des voisins ou dans la rue à la disposition de tous et surtout de ceux qui n’ont pas les moyens de se nourrir quotidiennement ?

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Des étudiants de la Toulouse Business School ont mis en place un frigo collectif dans leur école avec l’accompagnement de l’association Partage ton Frigo.

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De cette idée pragmatique est né, à Berlin, le projet Fair-teiler (les partageurs justes). Ces super-héros des frigos ou Lebensmittelretter (les sauveurs de nourriture) ont en effet mis en place un réseau de réfrigérateurs collectifs en libre-service dans les rues de Berlin, puis un peu partout en Allemagne.

La nourriture qui se trouve dans ces frigos provient essentiellement des commerçants alentours ; il s’agit d’invendus, de produits avec une date recommandée de consommation atteinte ou légèrement dépassée, mais sans qu’il puisse y avoir le moindre danger. 1 700 bénévoles s’activent à récupérer ces trésors alimentaires pour les répartir dans les frigos. Pour les commerçants, l’intérêt est double : cela leur procure une image positive et cela réduit leurs déchets ainsi que les dépenses de stockage et de recyclage. Les Lebensmittelretter ont développé une plateforme collaborative afin de faciliter la déclaration et la collecte des aliments aussi bien chez les professionnels que chez les particuliers. Il devient alors aisé de repérer les frigos collectifs proches de chez soi et de venir les alimenter directement, en respectant la charte alimentaire de Fair-teiler : nourriture saine et consommable, date de péremption respectée... 

Effet boule de glace en France et en Espagne ?

Les Français et les Espagnols s’essaient aussi au partage de frigo, mais pour le moment, la mayonnaise tarde à prendre, reconnaît Manon Carré, cofondatrice de l’association Partage ton frigo, qui a développé une Web app géolocalisée permettant de trouver ou de donner facilement de la nourriture.

Néanmoins quelques frigos commencent à s’ouvrir : « Nous avons aidé à l’installation d’une dizaine de frigos collectifs en Lorraine, un à Nantes, un autre à Toulouse, etc. La pérennité des frigos tient essentiellement dans l’organisation de leur entretien, ce qu’avec l’association nous nous proposons de faire », explique Manon Carré.

À Galdakao, près de Bilbao en Espagne, la banque alimentaire locale a installé un réfrigérateur solidaire devant ses bureaux : « Nous ne sommes pas les seuls à approvisionner le frigo. Des restaurateurs, des boulangers et d'autres magasins d'alimentation du coin jouent le jeu. Cela évite de jeter. Et ça peut dépanner n'importe qui. En revanche, ce sont nos bénévoles qui gèrent et nettoient le frigo chaque jour », explique Alvaro Saiz, l’initiateur du projet.

Cette question de l’entretien est centrale, et finalement il y a plus de réticences à prendre de la nourriture qu’à la donner : la peur liée à la sécurité alimentaire reste en effet très présente. Pour mettre tout le monde en confiance, l’association Partage ton Frigo a mis place, avec l’aide de l’Agence régionale de santé, une charte de fonctionnement qui demande notamment aux donneurs d’étiqueter les aliments déposés en précisant leur identité, la date de consommation recommandée du produit, etc.

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Le mode d’emploi du frigo collectif à la Toulouse Business School.

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Plus anti-gaspi que solidaire ?

Il faut reconnaître qu’en France, ce sont surtout les mouvements « anti-gaspi » qui font parler d’eux, comme Disco Soupe qui organise des repas collectifs avec des déchets alimentaires (fruits mûrs, surplus…) ou les Gars’pilleurs qui mènent des raids dans les poubelles des supermarchés afin d’en extraire les denrées encore comestibles injustement jetées pour les redistribuer gratuitement sur des marchés éphémères montés à proximité pour l’occasion. La motivation première des frigos collectifs prend également racine dans cette prise de conscience du gâchis alimentaire : près du tiers de ce que nous produisons ne finit pas dans nos estomacs mais dans la poubelle…

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Le gaspillage alimentaire en France. Source : ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt (2011).

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Néanmoins, la conscience écologique rime souvent avec solidarité : « Nous avons le projet de monter un réseau de glaneurs afin de récupérer des invendus chez les commerçants et les restaurateurs pour les entreposer dans des frigos collectifs solidaires. Nous avons déjà collaboré avec la banque alimentaire et Disco Soupe en ce sens », ajoute Manon Carré. Les obligations récentes des supermarchés concernant le traitement de leurs invendus et la défiscalisation des dons devraient effectivement encourager les professionnels à pourvoir en denrées alimentaires ce genre d’initiative.

Vers une économie collaborative alimentaire ?

Autour de ce mouvement solidaire et anti-gaspi se met en place, de fait, une économie collaborative alimentaire : une sorte de marché de l’alimentaire d’occasion ou de l’alimentaire discount, en d’autres termes un « bon coin » de la bouffe ou encore un « blabla frigo ».

En effet, des plateformes collaboratives de foodsharing (partage de nourriture) émergent un peu partout, comme Olio au Royaume-Uni et bientôt BonApp au Canada. Olio est une application mobile qui propose aux particuliers et aux professionnels de référencer leurs denrées en trop pour ensuite, soit les proposer gratuitement, soit les vendre à un prix au moins 50 % inférieur au prix d’origine. Pour le moment, la plateforme ne prend pas de commission et, de l’avis d’un de ses utilisateurs, reste peu visitée, mais son objectif commercial est clairement annoncé sur le site : « Aujourd’hui, nous ne tirons aucun revenu de notre service, nous sommes concentrés sur l’amélioration de l’expérience et sur le fait de convaincre les utilisateurs à rejoindre Olio. Nous avons néanmoins l’intention un jour de gagner de l’argent avec notre plateforme, en prenant, par exemple, une petite commission sur les transactions ».

Vidéo de promotion d’Olio, une plateforme de partage alimentaire.

À terme, tout cela pourrait bien ressembler à un supermarché de pair-à-pair, avec de temps en temps des opérations solidaires envers les populations en difficultés… Est-ce décevant au regard des enjeux de solidarité sociale auxquels pourraient répondre des initiatives du type Partage ton frigo ? Quoi qu’il en soit, ces nouveaux modes de distribution permettront sans doute de moins gaspiller que les grandes surfaces et laisseront peut-être plus de place et de chance aux petits commerces et aux circuits courts.