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Un atelier du Ouagalab dans une école primaire du Burkina Faso. Le fablab a en effet monté la Jerry School Faso, dont l’objectif est d’accompagner des écoliers afin qu’ils « bricolent » eux-mêmes leurs propres ordinateurs.

Creative Commons Licence Vladimir Cagnolari

Dans la capitale du Burkina Faso, Ouagadougou, le Ouagalab est un repaire de jeunes inventeurs qui misent sur les technologies informatiques pour trouver par eux-mêmes des solutions aux problèmes de leurs concitoyens. L’association mise aussi sur l’éducation des plus jeunes, en leur permettant de s’approprier dès l’enfance la technologie, au service du développement personnel et collectif.

Quelques engins insolites, posés à même la terre battue, évoquent une exposition d’art contemporain. Non, nous ne sommes pas au palais de Tokyo, mais bien au cœur de Kalgodin, un quartier de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. C’est là, dans une cour ceinturée de parpaings abritant une maison de terre crue et un hangar sommaire, que s’entassent ces prototypes. Aussi bizarres qu’ils paraissent, tous sont prêts à l’usage, prompts à faciliter le quotidien des populations. Comme ce système de séchage des grains, qui protège les récoltes de la poussière et des animaux, et contrôle leur hygrométrie. Il a été développé spécialement pour les besoins des agriculteurs locaux, qui depuis toujours font sécher leur production en plein air, sur une bâche, sans cesse menacée par les poules ou les chèvres gourmandes, ou encore les intempéries, causant des pertes parfois considérables. Quant à cette éolienne fabriquée avec le moyeu avant d’une moto, elle s’avère capable de produire juste assez de courant pour faire briller une lampe dans une case de brousse. C’est peut-être un détail pour beaucoup, mais ici cela apporte l’essentiel dans un continent que l’on sait encore trop souvent plongé dans la nuit.

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Gildas Guielle, président du Ouagalab, en plein rangement.

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Bienvenue dans le quartier général du Ouagalab, le laboratoire grandeur nature où ces innovations ont été mises au point. Ce fablab a été fondé par quelques amis, parmi lesquels Gildas Guiella, 32 ans. En 2011, cet ingénieur informatique participait à Abidjan aux rencontres Innov’Africa, et en est revenu avec une idée : créer un lieu où chacun pourrait venir avec son projet et rencontrer d’autres compétences pour l’aider. C’est ainsi qu’est née l’idée de cet espace de travail collaboratif où, comme sous l’arbre à palabres où se réunissent les anciens dans les villages, l’on peut discuter et trouver ensemble des solutions aux problèmes de la communauté. En utilisant toutes les possibilités, même inattendues, qu’offrent les technologies. C’était une sorte d’évidence pour Gildas, comme pour la centaine d’autres jeunes qui ont adhéré au Ouagalab : un « village » post-urbain, fait de réseaux et d’arborescences numériques. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’une enclave virtuelle, car l’enjeu est de mettre ces bonnes idées au service de la solidarité et du développement, à la ville comme aux champs, d’un pays classé dans les derniers rangs de l'indice de développement humain (IDH).

Yes, Jerry Can !

Au fond de la cour, la maison de terre, construite d’après les principes antiques remis au goût du jour par La Voûte Nubienne, offre une fraîcheur salutaire aux hommes… et aux machines. Sur une grande table, pêle-mêle, se côtoient des imprimantes 3D, une fraiseuse à commande numérique, des cartes-mères, des claviers fatigués, des serveurs de poche, des chargeurs en tous genres, un fer à souder… Le terme de labo n’est pas usurpé. Rien ne s’y perd, rien ne s’y jette, tout s’y transforme… dans une joyeuse effervescence ! As de la récupération du matériel informatique déclassé, Gildas et ses comparses passent de longues heures à désosser des unités centrales pour les disséquer et apprendre à tous ceux qui le veulent de quoi les ordinateurs sont faits. En atteste le jerrycan qui trône sur une des étagères. Il est devenu l’emblème du travail d’éducation « populaire » que mènent, depuis sa création, le Ouagalab et sa communauté de passionnés.

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Le fameux Jerry, avec ses câbles d’alimentation et de raccordement au clavier.

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C’est bel et bien dans cet ustensile familier que les plus jeunes apprennent, grâce au Ouagalab, à assembler leur propre unité centrale. « Le Jerrycan, ça suscite leur curiosité. L’idée, explique Gildas Guielle, c’est de démystifier l’outil numérique, pour qu’ils puissent s’en emparer. Il faut que ce soit un outil banal, facile d’accès. On leur explique les différentes parties d’une unité centrale. Et puis, dans le Jerrycan, on les assemble : la carte mère, l’alimentation, le processeur, le ventilo… Que des pièces qu’on a récupérées ! Ici, tu as toutes les marques mélangées… Et on leur faire comprendre qu’il n’y a rien d’extraordinaire : chacun peut fabriquer son ordinateur. À partir de là, ils pourront aller plus loin… ».

Un bien commun à la portée de tout un chacun

De cette initiative a émergé la Jerry School Faso, école dans l’école que les membres du Ouagalab animent au sein des écoles primaires, où les enfants n’ont pratiquement jamais l’occasion de toucher aux outils informatiques. Les jeunes du lab y apportent les pièces, les jerrycans, et équipent ainsi une salle avec des ordinateurs qui seront ainsi montés par les élèves eux-mêmes ! L’ambassade du Luxembourg vient d’ailleurs de financer une intervention de ce genre dans 5 écoles primaires de Ouagadougou, et 5 autres de Bobo-Dioulasso, la seconde ville du pays. A l’arrivée, chacune de ces écoles sera équipée de 10 ordinateurs. Des dizaines de jeunes ont ainsi été initiés aux rudiments de l’ingénierie informatique, fin prêts à leur tour pour rejoindre les sympathisants de ce labo devenu expert pour trouver des solutions « faites maison » aux problèmes de tout un chacun.

Développées spontanément, les activités du Ouagalab suscitent désormais l’intérêt de bailleurs et d’ONG qui font appel à son expertise. Certes, ces prestations permettent de subvenir aux charges du fablab et d’employer tour à tour certains de ses membres, le temps de mener à bien les projets qui leur sont confiés, mais la rentabilité économique n’est pas le but ultime. « On a plein d’ONG qui viennent nous voir pour résoudre des problématiques qu’elles rencontrent, reprend Gildas Guielle. On réfléchit avec eux au problème, on cherche les solutions qu’on peut apporter. C’est une activité économique qui nous permet de nous financer, mais tout ce que nous produisons, on le met sur YouTube, on publie tous nos plans, gratuits et accessibles. »

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Jeunes femmes lors de l’atelier « compétences de vie et leadership » organisé en juillet 2017 par la fondation Tuares.

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En effet, la communauté du lab continue d’être une force d’entraide et de propositions désintéressées. C’est ainsi que récemment, à l’initiative d’un de ses « sympathisants », Ouagalab a organisé un défi : deux heures pour réfléchir aux meilleurs moyens de protéger le bétail, élément central de la vie de nombre de paysans burkinabés.
« C’est comme une épargne pour eux, rappelle Gildas. Les éleveurs ne mettent pas leur argent à la banque, ils l’investissent dans leurs bêtes : voilà leur capital. D’où l’importance de le sécuriser ! » Invités via Facebook, une vingtaine de participants (étudiants, ingénieurs informatiques, éleveurs) ont fait des propositions. Deux heures plus tard,
deux pistes étaient retenues : d’une part le repérage, grâce à une puce GPRS, des bêtes leaders que le troupeau suit ; d’autre part l’installation de capteurs de pression, à la sortie de l’enclos, qui préviennent le propriétaire d’un mouvement du bétail par un avertisseur sonore et par SMS. Les prototypes sont déjà en chantier…

« Osons inventer l’avenir » numérique

Pas facile cependant, de miser sur le numérique dans un pays où l’accès à Internet est encore balbutiant et onéreux, voire inexistant dans les campagnes. Là aussi, pour permettre un maximum de connexions, le lab a développé des solutions adaptées, en partant du principe qu’en Afrique, « on a plus de téléphones que de brosses à dents ». Dans une boite à chaussures, un mini-serveur reçoit les données de capteurs (hygrométrie ou températures) et, grâce à une simple puce GPRS (comme celle que l’on glisse à l’intérieur des téléphones mobiles les plus simples), les transmet aux intéressés.

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Pièce du prototype d’éolienne (moyeu avant de moto) conçue par Ouagalab.

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Ce système ne coûte guère plus de 25 euros et permet  de communiquer par SMS les données de cette mini-station météo. Avec ces informations, on peut ensuite envisager, via un smartphone, de commander à distance l’irrigation d’un champ. « Au Burkina Faso, il y a 80 % d’agriculteurs, alors qu’on n’atteint même pas l’autosuffisance alimentaire. Utiliser ces technologies, ça ne peut qu’être bénéfique pour nous », plaide le fondateur du Ouagalab.

Dans ce pays où l’agriculture demeure très faiblement mécanisée et les problèmes de sécheresse récurrents, les technologies pourraient bien être une révolution. Les séchoirs à grains qui trônaient dans la cour du lab ont depuis été déployés dans le village de Nandiala. En 2018, les cultivatrices de riz devraient pouvoir sécher sans pertes quelques 560 kg de riz par jour, sans avoir besoin de veiller au grain. Cet exemple résume l’importance des enjeux auxquels s’attaque le Ouagalab, qui essaime avec succès. Aux membres permanents sont venus se greffer des « sympathisants » qui y passent de temps en temps.

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Des femmes d’un village de la région de Koudougou prêtent main forte pour construire ce grand séchoir à grains.

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Exemple parmi d’autres : sous le hangar, dans la cour, Aminatou s’est assise. Étudiante, elle a réalisé des analyses de la qualité de l’eau dans plusieurs petits villages du Burkina Faso. Pour son mémoire, elle a demandé à Daouda Tientoré, membre du lab, un coup de main pour réaliser une carte où apparaissent toutes ces localités. Ce dernier, comme certains de ses camarades, est devenu calé : il alimente la plateforme collaborative Open Street Map, renseignée par des bénévoles. Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Koudougou : la carte des trois principales villes du Burkina devient chaque jour plus précise. Dans un continent où la cartographie, et partant la planification urbaine, ont longtemps été laissées à l’abandon, « c’est un outil essentiel pour les décideurs », martèle Daouda.

« Osons inventer l’avenir », « produisons ce que nos consommons » disait autrefois le président Thomas Sankara (1984-87), dont l’empreinte a durablement marqué les esprits du « pays des hommes intègres ». Et, même s’il n’a pas vécu ce temps béni où tous les espoirs étaient (encore) permis, le propos de Gildas n’est pas sans faire écho à cette vision de la bonne gouvernance : « Ici, 70% de la population a moins de 30 ans. Notre seule porte de sortie, c’est d’oser inventer l’avenir et de s’auto-employer. Un jeune avec un ordi et une connexion est à lui seul, potentiellement, une entreprise ambulante. »

Alors imaginez le potentiel de Ouagalab, tout à la fois lieu de partage de savoirs, d’éducation aux sciences et à la technologie, maison des jeunes, et pépinière d’ingénieux inventeurs convaincus que leur futur doit se concevoir ici.

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