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All rights reserved. Nathalie Tiennot

Créée en novembre 2015, l’association Le Carillon mobilise les habitants et les commerçants de 10 arrondissements parisiens pour soutenir les personnes à la rue. Le 2 décembre 2016, elle a obtenu le premier Prix de la Fondation Cognacq-Jay.

« Le matin je me lève, je vais aux toilettes, je bois un verre d’eau, je débranche mon téléphone chargé. » Sauf que le geste quotidien se transforme en lutte lorsque l’on vit dans la rue : « Je me lève, je cherche des toilettes, je tente de trouver de l’eau, je n’ai pas d’électricité. » La démarche du Carillon consiste tout simplement à satisfaire ces besoins élémentaires, en tissant un réseau de proximité autour de ceux qui vivent dans la rue. Et nul besoin de le faire sonner pour y entrer.

Grâce au Carillon, chacun d’entre nous peut faire le pas, le geste justement, qui permettra à des sans-abri d’accéder gratuitement à des services auprès des commerçants du quartier : passer un coup de fil, recharger un téléphone, envoyer un courrier, récupérer des invendus alimentaires, accéder aux toilettes, remplir sa bouteille d’eau, etc. Tous ces petits riens peuvent s’avérer d’une grande utilité.

Le citoyen au centre de l’action sociale

Après ses études, le créateur de l’association, Louis-Xavier Leca, a travaillé quelques années sur des projets de développement en Afrique subsaharienne.

« Quand je rentrais à Paris, il y a avait toujours ce choc de voir les personnes dans la rue, je travaillais dans des pays dits en développement, mais où la solidarité locale est extrêmement forte, où il y a plus d’entraide », relate-t-il. Alors, « plutôt que de faire des milliers de bornes pour essayer de monter des projets ayant de l’impact, je me suis dit que pouvais déjà commencer en bas de chez moi ! »

Ce jeune trentenaire veut remettre le citoyen au centre de l’action sociale.

Le projet a débuté par une prospection auprès des boutiques de son quartier : le « populaire » XIe arrondissement de Paris. Avec les commerçants partants pour adhérer au projet, un diagnostic est établi pour déterminer quels services ils peuvent offrir. Il n’y a pas d’engagement signé, mais un partage de valeurs, formalisé par une Charte éthique de partenariat.

Contrer le sentiment de rejet

L’appartenance à ce réseau de bienveillance est symbolisée par un autocollant bleu apposé sur les vitrines. Des pictogrammes indiquent « les services » proposés par le barman, le coiffeur ou le libraire. Cette initiative se veut complémentaire de l’action sociale existante. Ce sont notamment les partenaires sociaux du Carillon, dont la Croix-Rouge et Emmaüs, qui informent les SDF des services proposés par des commerçants qu’ils croisaient auparavant sans jamais les rencontrer. Le Carillon cherche à rompre cet isolement des sans-abri et à contrer le sentiment de rejet des personnes à la rue. Une vingtaine d’entre eux sont d’ailleurs ambassadeurs du projet. « Ils sont complètement intégrés à l’association, ils sont la voix de la rue, ce qui permet de mieux cibler les besoins auprès des bénévoles », appuie l’entrepreneur solidaire. Ils ont un rôle primordial pour informer de l’existence du projet à leurs compagnons d’infortune. Les sans-abri sont considérés dans ce rôle, une première étape pour reconquérir une confiance en soi éparpillée sur les trottoirs de la capitale.

« Après se nourrir et se loger, la troisième préoccupation des personnes à la rue, c’est l’image de soi », explique Louis-Xavier, citant un sondage Emmaüs-BVA.

83 % se sentent rejetés par les commerçants et les habitants. C’est la double peine.

« Je me suis dit que c’est peut-être sur ce registre-là que le citoyen pouvait agir, pour casser ce sentiment de rejet en créant du lien social dans le quartier. »

Premiers résultats d’un réseau qui réussit

Aujourd’hui, plus de 2 500 services auraient été rendus. Difficile de le savoir plus précisément combien de sans-abri sont concernés, car ils n’ont, bien sûr, pas à décliner leur identité lorsqu’ils utilisent un service. Néanmoins, pour le suivi du projet, les commerçants du réseau sont invités à noter le nombre de services rendus. Un petit trait sur un calepin suffit.

Louis-Xavier Leca a été agréablement surpris de l’accueil des commerçants. « Un sur trois accepte d’ouvrir ses portes, alors qu’au lancement je me disais qu’avec 10 % d’acceptation, je serais déjà content. »  Aujourd’hui, 207 commerçants font sonner le Carillon, « et ça grossit ». Ils sont tous référencés sur la carte interactive du site de l’association. Magasin de motos, bijouterie, café, restaurant, pharmacie, poissonnerie, cordonnerie, épicerie, fromagerie : tous les commerces d’une rue parisienne sont représentés, ainsi que leurs clients.

Cercle vertueux d’entraide

Dans chacun de ses quartiers, le projet cherche s'étendre à l'ensemble du voisinage. L'idée est de créer un cercle vertueux d'entraide. Les commerçants participant au réseau sont mis en avant par le Carillon afin d'inciter les particuliers à consommer chez eux. Les habitants sont invités à adhérer à l’association pour 36 euros par an. Leur statut de membre leur ouvre la porte à « des défis »  pour créer un cercle vertueux de consommation. « Par exemple, tu prends un plat dans un établissement partenaire, avec ta carte tu as le droit à un bon pour un second plat pour un sans-abri », explique Louis-Xavier Leca. Le but est d’inciter les particuliers à consommer chez les commerçants partenaires, qui sont mis en avant par une courte biographie sur le site ; Charlie le poissonnier par exemple ; l’un des premiers à s’être engagé.

Et pour encore un peu plus resserrer les liens dans le quartier, chaque mois, un apéro solidaire est organisé pour permettre à tous de se rencontrer. C’est également l’occasion de faire de la collecte de vêtements chauds en hiver, de chaussures ouvertes en été ou encore de produits d’hygiène, au profit des sans-abri. Autre rendez-vous régulier : la soupe impopulaire est à l’initiative de ceux qui vivent dans la rue.  Ils récupèrent les invendus alimentaires pour en faire une soupe qu’ils distribuent gratuitement dans la rue aux habitants du quartier. « C’est toujours l’idée de créer du lien, de se rencontrer qui motive cette action.  Autour de la soupe, on discute et on casse rapidement les clichés de la rue », note Louis-Xavier Leca.

Aujourd’hui, le projet arrive au terme de sa phase pilote. L’obtention le 2 décembre dernier du premier prix de la catégorie « Accélération » du Prix Fondation Cognacq-Jay, va aider l’association à satisfaire son objectif de s’étendre encore dans la capitale et dans d’autres villes. « On propose aux bénévoles, les Carillonneurs de prospecter une dizaine de commerçants en bas de chez eux et de faire le suivi des services rendus. » Le Carillon est présent dans 10 arrondissements parisiens (1, 2, 3, 4, 10, 11, 12, 14, 19, 20) et projette de tinter à Bruxelles, à Liège, à Londres, à Caen ou encore à Grenoble.

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Depuis un an, plus de 2 500 services auraient été rendus 207 commerçants font sonner le Carillon.