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Le Parentibus s’est arrêté à Gavray, dans le département de la Manche en Normandie. Juste à côté du bus, les deux « écoutantes » de l’association Parentibus discutent avec une habitante de cette commune de mille cinq cents habitants.

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Faire renaître le lien social dans les bourgs ruraux de la presqu’île du Cotentin, dans un bus, autour d’un café : chaque jour, le Parentibus se rend dans une commune du centre-Manche. Pour y rencontrer les habitants, échanger, à partir d’un thème : la parentalité. Difficultés familiales, misère sociale, solitude… Sur les marchés où s’installe le bus, les « écoutantes » de l’association mènent une véritable mission de service public. Comme Laurence et Corinne, à Gavray, ce samedi d’octobre 2018.

« L’été, ça va, mais l’hiver… » Jeanine a le ton las. Ça ne tourne pas rond avec ses sept enfants. Leur comportement la ronge. « Au baptême du petiot, pas un ne m’a adressé la parole ! »

« Si ces gens avaient eu un lieu pour décharger leurs soucis, leur situation ne se serait pas autant dégradée. » Catherine de la Hougue, juge pour enfants au tribunal de Coutances, tout juste retraitée, en est convaincue : il faut renouer le lien social dans ces bourgs ruraux et villages où, « bien souvent, il n’existe pas de réseau ferré ni de ligne de bus ». Elle lance donc l’idée, en 2011, d’un bus nomade, conçu comme un « espace de vie sociale itinérant », qui propose une écoute bienveillante et confidentielle autour de la parentalité. Avec un credo : « Le plus dur est de reconnaître qu’il y a un souci ; si on en parle, une partie du problème commence à être surmonté. » Famille, pratiques éducatives, séparation, déscolarisation… Autant de « prétextes » pour encourager à s'exprimer ces invisibles du quotidien, ces personnes fragilisées par « l’isolement et l’absence de mobilité » ; celles et ceux qu'on ne voit jamais, sauf sur les marchés, où s’installera donc le bus.

Partir à la rencontre des gens pour les écouter

Après trois ans de tombolas, de ventes aux enchères, de concerts, l’aide de mécènes et 35 000 euros récoltés, le Parentibus s’élance en septembre 2014. Équipé d’une table, de chaises et de couleurs chaudes pour recevoir jusque quatre ou cinq personnes en même temps, interpellant passant comme visiteur avec les maximes qui l’habillent, il rencontre les habitants de treize villages, bourgs et villes moyennes du Centre Manche. Chaque jour à tour de rôle, en semaine et en période scolaire.

Ce samedi, le Parentibus est à Gavray, bourg de 1 500 habitants entouré de champs et de collines. Il est conduit par un binôme de bénévoles, comme dans tous ses déplacements. Laurence et Corinne, qui viennent de faire connaissance. La première est rodée au dialogue sur les marchés, la seconde vient de terminer sa « formation » auprès d'autres binômes. Il fait trop doux pour s’enfermer à l’intérieur ? Elles installent table et pliants devant le bus, partent à la rencontre des chalands.

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Toutes deux bénévoles, Laurence et Corinne ont installé le bus près du marché de Gavray. Quand elles ne sont pas de sortie pour l’association, Corinne, à gauche sur la photo, est secrétaire médicale ; Laurence, à droite, factrice.

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Recueillir la parole sans la jauger

Un bonjour sonore, la conversation s’engage. Très vite, on touche à l’intime. Laurence et Corinne se montrent si attentives ! Car Elles ne sont pas seulement bénévoles, mais « écoutantes ». Un statut qui définit précisément leur rôle : l’écoute active, pour aider les visiteurs à « se décharger ». « La personne avec qui nous échangeons, elle doit sentir qu’elle est unique, elle est là pour être écoutée, détaille Laurence. Il faut d’ailleurs mettre notre ego de côté, les gens ne viennent pas pour nous. » Corinne confirme : « Les gens viennent parler au représentant Parentibus ; ils reviennent parfois le samedi suivant, sans se rappeler avec qui ils ont échangé. »

Avec Jeanine (les prénoms ont été changés), on évoque solitude, silence dans le couple, difficultés financières ; avec Jean, retour de Paris, jalousie de voisinage, rumeurs ; après encore, cancer et maladies, alcoolisme, enfants de la compagne, vitalité des réactions, aussi. Quoi qu’elles entendent, Corinne et Laurence relancent la conversation, empathisent, toujours prêtes à dégainer le sourire. Pas des psy, pas des amis, pas de la famille, juste des personnes qui écoutent, donc qui comprennent, en tout cas à qui l’on peut dire ce qui tourne encore et encore dans la tête. « Ici, on vient davantage vider son sac que le remplir », résument les écoutantes. Pas pour trouver des solutions, non, simplement « nommer ses souffrances ». Accompagner, sans donner son avis ; sourire, sans occulter les déraillements. Et, bien entendu, « tout ce qui est dit dans le bus reste dans le bus ».

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Tandis que Laurence discute avec une habitante à l’intérieur du bus, Corinne est dehors, où elles ont installé des chaises pliantes.

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Exprimer sa souffrance à défaut de la résoudre

Faire parler, c’est aussi prendre le risque d’entendre tourner en boucle les litanies que les visiteurs se répètent sans cesse. Comme un disque rayé dont il faudrait soulever le diamant à la main pour avancer. Laurence sourit : « Et alors, quand ça va pas trop, vous faites quoi pour vous ressourcer ? »

Miracle ! Un large sourire éclaire le visage de Jeanine. La pêche en étang. Oh, bien sûr, pas souvent – ça coûte cher – et toujours seule – son mari ne l’accompagne jamais. Mais quand même, une embellie, jolie, qui doit prendre le pas sur la ribambelle de soucis. Il faut donc se quitter, vite, que Jeanine reste sur une note positive. « Je vous souhaite un bon marché ! », conclut Laurence. Sourire, toujours.

Mais Jeanine, elle, ne veut plus sortir de son histoire. Elle n’en a pas fini, de ce baptême, de ce silence de la famille pour les fêtes, de ce mari qui… Quand on l’approche pour parler du Parentibus, elle n’entend pas. Comme tant de celles et ceux qui passent, elle reste dans son univers. Ah si, une phrase. Violente, définitive. « Ce bus, ça sert à rien ! On ressort nos histoires, ça rend malheureux… »

Un ressenti que ne partagent pas les écoutantes. Mais alors, pas du tout ! « Elle a commencé à parler de ses enfants, après son mari, puis comment elle se ressourçait, raconte Laurence. Elle pêche en étang, cette dame-là, vous vous rendez compte ? ! La vie des gens, on peut vraiment pas imaginer ce que c’est. Pour elle, il y a plein de difficultés, mais l’important, c’est qu’elle a pu dire sa souffrance. Elle a nommé plein de choses ! » Une analyse confirmée par Corinne : « Malgré ce qu’elle dit maintenant, cette dame, elle sera peut-être la première à revenir la semaine prochaine. »

Échanger les mots dits et puis s’en décharger

L’heure est venue de retourner à Coutances. Une étape essentielle pour les écoutantes, qui pourront débriefer pendant la demi-heure de route, échanger sur les paroles reçues ou prononcées, s’interroger sur ses réactions, se conforter. Un moment aussi important que de retrouver, à intervalles réguliers, la cinquantaine de bénévoles de l’association, sous la supervision d’un psychologue. « Ces rencontres nous permettent aussi de dire notre ressenti, de nous décharger, apprécient les écoutantes. Et la présidente comme le vice-président de l’association restent toujours à notre disposition, parce qu’on peut entendre des histoires très lourdes, qui nous font repartir chargées. »

Certaines rencontres sont en effet très délicates. Particulièrement avec les adolescents des Maisons familiales rurales (MFR), des établissements qui proposent, en alternance, des formations pour des élèves en échec scolaire, et qui les hébergent la semaine en dortoir. Parentibus intervient dans deux de ces structures. « Depuis trois ans, nous proposons à nos élèves de quatrième et de troisième de rencontrer les gens du Parentibus le lundi après-midi, raconte Christian Bessière, directeur de la MFR de Coutances. C’est un jour très dur, parce que le week-end, certains parents ne se comportent pas comme des parents… Les élèves ont des problèmes très, très personnels à évoquer avec les écoutants, auxquels nous, profs, nous pourrions difficilement répondre. En tout cas, les jeunes viennent volontiers parler, ils apprécient beaucoup le dispositif. »

Ne servir à rien et pourtant être une béquille pour beaucoup

Christian Bessière reste néanmoins lucide quant aux limites du Parentibus. Il pointe notamment le risque de « manipulation » de la part des jeunes – « les écoutants ne connaissent ni le contexte dans lequel ils évoluent ni leur comportement » – et s’interroge, comme Jeanine à Gavray : « Il ne s’agit que d’écoute. Qu’est-ce qu’on fait derrière ? » Un questionnement que ne réfute pas Catherine de la Hougue, la présidente de l’association. « Nous n’avons pas vocation à remplacer les services sociaux. Et nous ne nous substituons jamais à la justice. En somme, comme nous le disons souvent, nous ne servons à rien, sinon à écouter. »

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Une conversation parmi d’autres, juste devant le Parentibus, cette fois avec un habitant un peu plus âgé du grand village. L’important pour les deux « écoutantes » : que leur interlocuteur se sente « unique ».

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Mais c’est déjà énorme !, répondent Laurence et Corinne. « On ne se rend pas toujours compte de l’impact qu’on a, résume la première. On ne sert pas de psy, on est en complément des autres. Peut-être que nos visiteurs vont voir aussi d’autres instances, et qu’ils ne se disent pas la même chose. En tout cas, on ne prend pas la place des institutions. On tient, à Parentibus, à rester dans notre rôle d’écoutant ; c’est pour ça que les gens viennent nous voir. »

La relation des Maisons familiales rurales avec le Parentibus en atteste : l’espace de vie sociale itinérant est identifié, ses bienfaits reconnus. Même auprès des institutions. La Caisse d’allocations familiales (CAF), l’Agence régionale de santé (ARS) et la mutualité sociale agricole (MSA) le subventionnent – mais pas l’État ni les collectivités territoriales, si ce n’est pour fournir un emplacement gratuit sur les marchés. Le bus visite maintenant les Restos du cœur, tous les quinze jours ; il stationne aussi dans le festival de « musiques actuelles » Chauffer dans la noirceur, à Montmartin-sur-Mer, en juillet.

La demande croît, à mesure de la réputation du Parentibus. 276 « passagers » pendant l'année scolaire 2014-2015, cinq fois plus (1 235) en 2017-2018. En ce début janvier 2019, un second véhicule a commencé sa tournée des marchés dans le nord du département, de Picauville à Sainte-Mer-Église. Pour permettre, là aussi, à toutes celles et tous ceux à qui ça fait du bien de « mettre des mots pour soigner les maux ». Avant d’essaimer au-delà ?