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Depuis 2011, le réseau Akirachix permet à des jeunes femmes, jusqu’ici exclues de la révolution numérique, d’accéder à des formations 2.0. De quoi combler le fossé technologique, et surtout provoquer un profond changement de mentalités dans une société dominée par les hommes.

En 2010, quatre jeunes femmes passionnées, spécialistes du numérique, se rencontrent au I-hub, une pépinière d’entreprises dédiées aux nouvelles technologies à Nairobi. Elles ne pouvaient se rater, tant les femmes sont rares dans ce milieu encore très masculin. Car en Afrique, au chapitre des disparités entre hommes et femmes, il faut aussi compter l’inégal accès à l’informatique. Or, les nouvelles technologies, en pleine expansion sur tout le continent, s’avèrent l’une des réponses possibles pour résorber le chômage des jeunes, qui dépasse 17% au Kenya.

Les femmes, premières victimes de la fracture numérique

C’est précisément ce constat qui a donné à Marie Githinji et à ses amies l’idée de fonder Akirachix (de « akira », l’intelligence et l’énergie en japonais, et « chicks », les filles en argot américain). Cette organisation à but non lucratif vise à former intensivement des jeunes femmes à la conception et à la mise en œuvre de solutions informatiques. « Au tout départ, se souvient Marie, nous partions donner des cours à des jeunes filles dans les quartiers populaires, en utilisant les bus convertis en salles de classe informatique de l’organisation Craft Sillicon. » Une formation aux outils certes utile, mais trop courte et pas assez spécialisée. Ce n’est qu’un premier pas. Dès 2011, elles parviennent à lancer leur première formation : #Codehive (« la Ruche du code »). Une année de cours entièrement gratuite durant laquelle une vingtaine de filles sont formées à la programmation de logiciels, mais aussi à la conception de sites et d’application web et mobile, en phase avec les besoins des entreprises.

Akirachix recrute des jeunes femmes ayant terminé leurs études secondaires mais qui, pour des raisons culturelles et parce qu’elles sont issues de familles modestes, n’ont pu poursuivre leurs études à l’université, où bien peu de filles accèdent. Les « chicks » admises à ce programme de formation vivent en effet pour la plupart dans les bas-quartiers de la capitale Nairobi, ou dans les bidonvilles surpeuplés de Kibera et de Mathare. Au-delà des compétences qu’elles acquièrent, les étudiantes de la #CodeHive sont suivies individuellement par un mentor – travaillant dans le domaine des nouvelles technologies – qui les guide et les encourage dans leur parcours, tentant de leur « insuffler une confiance en elles qui leur permettra de s’asseoir à la même table que les hommes », explique Marie. Ces tutrices, choisies dans le réseau « femmes et tech » dont font partie les fondatrices d’AkiraChix, permettent notamment aux élèves de trouver un stage qui débouche très souvent sur un emploi.

Une formation qui permet une réelle insertion professionnelle

Et pour les autres ? Marie Githinji précise : « Toutes nos élèves ne travaillent pas nécessairement par la suite dans les technologies, mais leur savoir-faire dans le domaine devient un véritable atout dans d’autres secteurs d’activité. ». C’est le cas par exemple, de cette jeune qui avec sa mère fabriquait des bijoux artisanaux. Après son passage à AkiraChix, elle a décidé de mettre au point une plateforme qui lui permet de commercialiser efficacement leur production. D’autres ont monté leur propre business, valorisant ainsi les leçons en création et gestion d’entreprise qu’elles ont reçues durant cette année de formation.

Les filles sont suivies, et participent à des réunions mensuelles destinées à les accompagner sur le chemin de l’insertion professionnelle. Certaines peuvent même s’associer pour développer et lancer une innovation, comme le firent des membres de la « galaxie » AkiraChix  qui inventèrent M-Farm : une application qui permet aux agriculteurs kenyans de suivre les prix des denrées sur le marché, et de se regrouper pour vendre leur production ou acheter en gros des intrants.

Sur les 126 jeunes femmes qui depuis 2012 ont obtenu le diplôme #CodeHive, 77 ont obtenu un travail stable, quand les autres ont obtenu une bourse pour poursuivre des études supérieures ou se sont mises à leur compte. Car cette formation, au-delà de fournir les outils pour appréhender la révolution numérique, s’inscrit dans un écosystème que les fondatrices d’Akirachix ont su créer. Elles organisent ainsi chaque année depuis 2014 les Rencontres « Femmes et  nouvelles technologies » qui réunissent professionnelles, étudiantes, amatrices ou curieuses. Les rencontres permettent de réunir le réseau où se recrutent formateurs, mentors, futurs étudiantes et potentiels employeurs. Autant de sources et de ressources possibles pour que chacune trouve la voie de son futur.

« Elle construit, elle sert, elle dirige »

AkiraChix est essentiellement financée par des dons de fondations privées à but non lucratif, comme la Fondation Segal qui intervient dans les domaines de l’éducation et de la santé, ou encore par l’Agence Suédoise de Développement International. L’association ne profite en revanche ni de subventions gouvernementales ni de mécénat d’entreprise, à la nuance de dons occasionnels en matériel, comme le nouvel équipement informatique qui a été offert par General Electric à l’ensemble de la promotion d’étudiantes de 2017. Par ailleurs, AkiraChix s’autofinance partiellement via des cours du soir payants pour des jeunes adultes qui travaillent ou vont encore à l’université.

Mais au-delà des sources multiples de son financement, c’est en fédérant toutes ces énergies féminines qu’AkiraChix entend réduire la fracture numérique. « Elle construit, elle sert, elle dirige » : la devise de ses fondatrices rappelle bien que les technologies sont un moyen rapide de pouvoir faire avancer les femmes sur le chemin de l’emploi et surtout, de l’autonomie personnelle. Néanmoins ce travail de fond, qui commence à porter ses fruits, se doit de commencer selon elles bien plus tôt : dès l’enseignement primaire et secondaire.

C’est justement le rôle de Marie Githinji qui coordonne les interventions du réseau AkiraChix dans les écoles : « Les filles, chez nous, ne sont pas poussées vers les études de sciences, de maths ou d’informatique », déplore-t-elle. Aussi faut-il leur donner l’envie, les moyens, de se lancer dans ces nouvelles carrières, où s’exprimera tout leur potentiel. En 2017, 1200 jeunes femmes et filles ont ainsi été sensibilisées. Tout en préparant la relève, AkiraChix entend faire changer les mentalités et les réalités du monde de la « tech »  kenyane. Doucement mais fermement. Et surtout le plus largement possible : fidèles à leurs valeurs d’entraide, Marie et ses collègues incitent désormais leurs étudiantes à donner du temps pour leur quartier, et soutiennent quant à elles des initiatives similaires dans les autres provinces du pays.