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Creative Commons Licence Elisângela Leite et Douglas Lopes

À la favela de la Maré, non loin de l’aéroport de Rio de Janeiro, les habitantes sont les premières victimes des violences et balles perdues, des discriminations, du chômage et de l'insalubrité. Pour améliorer leur quotidien et celui de leurs proches, l’association Redes a bâti en 2016 une maison des femmes. Sa mission : libérer leur parole face aux maltraitances et les guider vers une plus grande autonomie, tout en les soutenant sur le plan social, juridique et psychologique. Une démarche d’écoute et d’action très pragmatique, pour un projet qui a su évoluer au fur et à mesure de la mobilisation des femmes de la favela.

103,5 millions : c’est le nombre de femmes que compte le Brésil, d’après les dernières statistiques de 2014, soit 51,4% de la population. Bien qu’elles soient majoritaires, seules 44,6 % d’entre elles exercent une activité, contre 65,8% des hommes, qui monopolisent la plupart des postes à responsabilité. Et les violences à leur encontre ne cessent de croître. Selon une étude de l’institut Datafolha de 2017, une femme sur trois de plus de 16 ans a été victime de violence physique, verbale ou psychologique au moins une fois dans l’année écoulée. Dans 70% des cas, l’auteur était un conjoint, un parent ou une connaissance.

Dans les favelas, l’absence de sécurité rend les femmes encore plus vulnérables. Elles sont près de 71 000 (dont 20 000 âgées de moins de 18 ans) à vivre à la Maré, l’immense complexe de favelas des quartiers nord de Rio de Janeiro, dont la population avoisine les 140 000 habitants. C’est le cas de Lívia, qui habite seule avec son père à Baixo do Sapateiro, l’un des seize quartiers de l’ensemble. Tous les jours ou presque, cette célibataire de 32 ans à l’allure timide se rend à pied à la Casa das Mulheres (Maison des femmes), logée dans la communauté voisine de Parque União. Impossible de la manquer avec sa façade recouverte d’azulejos bleus, roses, jaunes et violets ! Inaugurée fin octobre 2016, cette maison de quartier a été conçue comme un lieu d’écoute, d’échanges et de rencontres où les femmes de la favela peuvent célébrer leur histoire et leurs luttes, reprendre confiance en elles-mêmes face aux discriminations et aux dévalorisations dont elles font toujours l’objet. Et surtout trouver dans cet espace de nouvelles perspectives, y compris professionnelles.

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Les femmes de la favela retrouvent le sourire dans la maison qui leur est dédiée à la Maré.

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Un espace pour sortir du cycle de la violence domestique

« La plupart des femmes de la Maré sont privées d’éducation ou sans formation. Elles ont des enfants à élever, un père ou un mari absent, décédé ou en prison. Dans ces conditions, travailler pour rapporter de quoi vivre dignement est très difficile », souligne Shirley Villela, la coordinatrice de ce projet initié par l’association Redes. Spécialiste des questions du genre, cette ancienne volontaire à l’IGTN (International Gender and Trade Network) a longtemps œuvré à Brasilia pour mettre en place des projets liés à l’éducation, à l’habitat et aux droits des femmes. « De plus, beaucoup d’entre elles subissent la violence des hommes, et restent la plupart du temps à la maison, cantonnées à des travaux domestiques », renchérit celle qui a participé fin 2018 au premier WOW (pour Women Of the World) Festival d’Amérique Latine.

L’idée d’une maison des femmes à la Maré découle du projet Crianças Petrobras, qui a mobilisé une centaine de personnes depuis l’aube de l’an 2000, afin d’offrir des activités extrascolaires aux enfants de la favela. Lorsque les mamans ont manifesté la volonté de pouvoir accéder elles aussi à des activités, comme par exemple à un atelier de cuisine qui leur permettrait de gagner en autonomie et d’améliorer l’alimentation de leurs enfants, décision a été prise de faire appel aux subventions, d’acheter un terrain et de construire un lieu adapté à ce projet. Les travaux ont duré quatre ans. Aujourd’hui, la quarantaine d’apprenties cuisinières de Maré de Sabores (les saveurs de la Maré) qui se réunissent à la maison des femmes bénéficient de la cuisine industrielle tout équipée qui occupe le rez-de-chaussée.

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Les cours de cuisine sont l’occasion de libérer la parole trop longtemps enserrée des femmes de ce quartier populaire.

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Des cours de cuisine pour gagner en autonomie professionnelle

Entièrement gratuits, les cours de gastronomie de Maré de Sabores ont lieu une fois par semaine et s’étalent sur six mois. Axés sur la diététique et les particularités culinaires régionales, ils s’accompagnent d'un cours d'entrepreneuriat, qui fournit à ces femmes des outils pour créer leur propre emploi depuis chez elles. Dans la Maré, non seulement le moindre déplacement peut s’avérer périlleux, entre descentes de police quasi quotidiennes et conflits armés entre trafiquants, mais sortir de la favela pour se rendre au travail est autrement plus ardu : l’aller-retour vers le centre-ville prend près de trois heures ! Le but est qu’elles puissent se professionnaliser malgré les contraintes, produire à domicile des desserts, des petits plats chauds ou encore de la nourriture pour les fêtes, qu'elles pourront vendre.

« Avant de gérer leur future affaire, il faut d’abord qu’elles sachent organiser leur foyer, explique Shirley. Nous leur enseignons des choses simples, comme garder toutes les factures, estimer les prix ou bien encore planifier. Toutes ces notions sont complexes pour elles. » Dédié aux femmes à bas revenus, le cours est donc destiné à faire émerger leurs capacités, leur habilité, tout en travaillant sur l'estime d'elles-mêmes. La demande est si forte que l’équipe doit désormais opérer une sélection, à partir d’entretiens individuels. Shirley envisage même la création d’un poste fixe, qui permettrait de recevoir les candidates et d’informer le public. Pour cela, la coordinatrice a besoin du soutien de ses partenaires avec qui elle multiplie les rendez-vous : la Caixa Econômica Federal, la fondation Ireso, Brazil Foundation, ActionAid Brasil, l’institut Lojas Renner et le Rotary Club de Rio de Janeiro. Avec un budget de fonctionnement annuel de 500 000 R$ (environ 116 000 €), il faut à la Casa das Mulheres des financements réguliers. D’autant plus depuis que Maré de Sabores est devenue une entreprise, avec une équipe fixe de quatre personnes et des femmes payées à la tâche. En proposant des services de restauration dans tout Rio, des repas, des coffee breaks, des buffets d'anniversaires ou de mariage, elle contribue grandement au développement de la maison des femmes. Mais la production coûte cher, notamment en électricité, aussi Shirley envisage-t-elle d’installer des capteurs d’énergie solaire sur le toit terrasse.

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Si le racisme est régulièrement dénoncé, si les violences conjugales sont désignées, la question du genre est encore tabou dans la favela…

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Un nécessaire soutien quand l’État abandonne toute aide

À la maison des femmes, les salles de cours servent aussi de lieux de réunions et d’espaces de dialogues. « La cuisine est l'endroit qui favorise la discussion. C’est l’occasion rêvée de discuter avec elles d'autres sujets importants ; comme la place de la femme, les obligations entre mari et femme, la division sexuée du travail, poursuit Shirley. Nous essayons de mettre de l'ordre dans les débats, d'établir une dynamique de groupe, et d’installer la confiance. Ces conversations ont un réel impact sur ces femmes et elles se poursuivent entre elles lorsqu’elles se remettent aux fourneaux. » Parmi les autres thèmes abordés, le genre et l’orientation sexuelle restent des sujets « sensibles » pour ces femmes, grandies dans un environnement traditionnel. « Nous leur apportons un regard, une ouverture sur toutes ces questions souvent tabous, commente Shirley. Contrairement au racisme, qui est très souvent commenté pendant les réunions. De nombreuses habitantes de la Maré sont originaires de la Serra Branca, dans l’état de Paraíba, au Nordeste du Brésil, la plupart sont noires et les préjugés à leur encontre sont particulièrement tenaces. »

L’axe principal de ces échanges reste cependant la lutte contre la violence domestique. « Nous rencontrons des femmes de tout âge, qui se sont fait battre toute leur vie, qui ont dormi dehors, sous la pluie, parce que leur mari fermait la porte de la maison », témoigne la coordinatrice. Grâce à un partenariat avec l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, la Casa das Mulheres leur fournit le soutien psychologique, social et juridique que les organismes municipaux comme les organismes d’État ne sont plus en mesure de leur apporter. « Ces femmes sont détruites et isolées socialement ! Quant à celles qui ont le courage de dénoncer ces violences, les structures susceptibles de les recevoir n’ont plus de moyens », accuse-t-elle. Dans les commissariats spécialisés de Rio, il n'y a en effet plus d'équipes pluridisciplinaires, ni d'assistantes sociales, ni de psychologues, ni même de policier formé dans la logique d'accueillir une femme victime de violence. Comme toutes les initiatives de l’association Redes, la Casa das Mulheres a aussi pour mission d’inciter à des politiques publiques répondant aux besoins des habitants. Au 1er janvier 2019, les groupes de soutien, de conversation et de professionnalisation de la maison des femmes ont permis à plus de 400 femmes de la Maré, âgées de 16 à 70 ans, de s’exprimer et de retrouver une activité.

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En créant les Beautés de la Maré, consacré cette fois aux métiers de la coiffure et soins capillaires, la Maison ouvre un nouvel espace de dialogues et d’opportunités professionnelles.

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Donner un nouveau cap aux femmes de la favela, c’est aussi agir sur les relations qu’elles entretiennent avec leurs conjoints, leurs pères, ou bien encore avec leur fils. Des discussions naissent, impensables autrefois. Les hommes, avec qui Shirley Villela regrette de ne pas pouvoir travailler, faute de temps et de financements, commencent à comprendre l’intérêt d’un changement d’attitude et la nécessité d’un partage des tâches plus équilibré entre les genres. Ils portent aussi (surtout !) un regard différent sur le lieu, perçu au départ comme… une maison de plaisirs ! D’autant plus que la Casa das Mulheres accueille désormais le projet Maré de Belezas (Les beautés de la Maré), qui forme les femmes aux métiers de la coiffure, aux soins capillaires et à l’esthétique afro.

D’autres jeunes femmes, très présentes dans les groupes de discussion, se sont beaucoup investies dans le mouvement Movimentos : drogas, juventude e favela (mouvements : drogues, jeunesse et favela), créé par des jeunes des favelas face à l’échec de la lutte anti-drogue menée par la ville de Rio. Depuis 2016, elles multiplient les ateliers sur le sujet, organisent des consultations dans les quartiers, s’invitent dans les congrès de santé publique, avec pour objectif : placer la favela et ses habitants, directement affectés par le trafic et les questions de sécurité, au centre du débat. « La société carioca, comme l’ensemble de la société brésilienne voit la favela comme l'origine des problèmes, ironise, lucide, Shirley.  Moi je vois la favela comme l'endroit d'où peut venir la solution. »

Pour en savoir plus

Quelques données en plus: 

Selon une étude de l’institut Datafolha de 2017, une femme sur trois de plus de 16 ans a été victime de violence physique, verbale ou psychologique au moins une fois dans l’année écoulée au Brésil. Dans 70% des cas, l’auteur était un conjoint, un parent ou une connaissance.

Au 1er janvier 2019, les groupes de soutien, de conversation et de professionnalisation de la maison des femmes ont permis à plus de 400 femmes de la Maré, âgées de 16 à 70 ans, de s’exprimer et de retrouver une activité