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À Abuja, capitale du Nigéria, une association distribue une aide alimentaire, grâce à l’application Chowberry qui lui a permis d’obtenir des denrées à très bas prix.

All rights reserved. Chowberry

Comment éviter le gâchis alimentaire des magasins, jetant trop souvent leurs invendus ? Et comment faire profiter les plus pauvres, directement ou via les associations qui les aident, de tous ces produits qui n’iraient plus à la poubelle ? Un jeune ingénieur informatique nigérian, ayant vécu lui-même dans sa jeunesse la précarité la plus extrême, a créé une application à laquelle s’abonnent les magasins pour répondre à ces enjeux.

Quand il était tout jeune, à Calabar dans le Sud du Nigeria, Oscar Ekponimo était l’un de ces innombrables gamins qui rêvent les yeux ouverts : quand d’autres se voyaient pilote ou marin, lui s’imaginait en Géo Trouvetout de l’électronique. Bien qu’issu d’une famille modeste, il allait à l’école et suivait son bout de chemin. Jusqu’au jour où son père est frappé par un AVC ; il n’est plus en état de travailler. Sa mère, avec ses maigres revenus, ne parvient pas, seule, à joindre les deux bouts. Du jour au lendemain, Oscar et ses quatre frères et sœurs découvrent la misère, et même la faim. Oscar se souvient qu’il lui est arrivé de ne manger, en 48 heures, qu’un morceau de biscuit qu’un de ses copains d’école lui avait donné. Puis son père s’est remis et a retrouvé du travail. Oscar et sa famille sont sortis de la misère totale. Mais depuis, le traumatisme n’a jamais quitté un coin de la tête du garçon,  au point de déclencher sa vocation.

Un nuage de bon sens dans le monde de la consommation

Dix ans plus tard, le gamin devenu un élégant jeune homme a intégré une école d’ingénieurs informatiques. Mais il sait d’où il vient et ce qu’il a dû endurer, ce qui change son regard et son rapport à son environnement : « Avec quelques camarades on distribuait occasionnellement de la nourriture à des gamins de la rue. Jusqu’à ce qu’un jour, je découvre qu’un des magasins du coin jetait des aliments dont la date d’expiration était dépassée. Je me suis rapproché d’eux et nous avons conclu un accord. Juste avant qu’ils ne soient périmés, ils me donneraient des produits que je pourrais distribuer aux enfants de la rue. » Et ce simple geste de bon sens lui donne une idée : pourquoi ne pas mettre en pratique ses compétences informatiques fraîchement acquises pour automatiser ce processus de solidarité via une application, et ainsi le généraliser pour en faire bénéficier le plus grand nombre ?

Devenu ingénieur, installé à Abuja, la capitale fédérale du Nigéria, Oscar Ekponimo fait son enquête dans les magasins alimentaires, et s’aperçoit qu’ils gèrent mal leurs stocks, sans anticiper les dates de péremption qui rendent leurs produits invendables. Son application, qu’il baptise Chowberry – un jeu de mots sur « chow », texto « la bouffe », et « berry » en référence au célèbre smartphone Blackberry – peut et doit les aider… Concrètement, les magasins s’abonnent à l’application, puis l’utilisent pour renseigner leurs stocks et leurs dates de péremption. Quand la date limite approche, c’est l’application qui dresse la liste des produits concernés, et les propose à des prix soldés. Plus on est près de la date de péremption, plus les prix sont cassés.

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Oscar Ekponimo dans une grande surface d’Abuja avec sa tablette tactile.

Creative Commons Licence Chowberry

Lutter contre le gâchis et le marché noir

À l’autre bout de la connexion, les acheteurs peuvent ainsi se fournir en produits parfois 70% moins chers que leur prix d’origine. À commencer par les ONG locales, qui font de la distribution alimentaire et en sont les premiers clients. Elles peuvent ainsi toucher un public beaucoup plus nombreux et réellement dans la misère. Dans un pays comme le Nigeria – le plus peuplé d’Afrique – où les deux tiers des 190 millions d’habitants vivent avec moins de 1,25 dollar par jour, la question de l’accès à la nourriture demeure un enjeu permanent. D’après les chiffres de l’ONU, près de 5 millions de Nigérians ont un besoin urgent d’aide alimentaire. Depuis son lancement en 2015, six ONG nationales ont ainsi adopté Chowberry.

Depuis 2017, le site chowberry.com est aussi ouvert aux particuliers, et ils sont désormais plus de 10 000 à s’y être enregistrés. À ceux qui le moquaient à ses débuts, au prétexte que les chemins du numérique resteraient toujours inaccessibles aux pauvres, c’est-à-dire à la majorité des habitants, Oscar Ekponimo rappelle qu’au Nigeria, « même les vendeurs de brochette de rue ont un portable, et vont sur Internet ».

Côté vendeurs, bien sûr, il s’agit d’éviter le gaspillage. Mais aussi que les produits invendus ne rejoignent les canaux frelatés du marché noir, au risque de mettre en danger ceux qui achètent ces produits « low cost » périmés. Pour l’heure, une vingtaine de magasins et supermarchés d’Abuja et de Lagos, la capitale économique du pays, utilisent Chowberry. Ce sont de bons résultats, mais à l’échelle du Nigéria, il reste encore beaucoup à faire. « Toute la difficulté, explique Oscar, est de passer d’une initiative locale à une plus grande échelle, nationale et au-delà. »

Essaimer cette bonne idée en Afrique…

Aujourd’hui, d’un point de vue technique, rien n’empêcherait l’application d’être utilisée beaucoup plus largement, au Nigéria et ailleurs sur le continent africain. C’est au niveau des mentalités que cela coince encore. Les grands groupes de distribution alimentaires restent un peu frileux, notamment parce qu’en utilisant Chowberry, ils reconnaîtraient implicitement que certains de leurs produits se vendent moins… et qu’ils finissaient jusqu’ici à la poubelle ! Question d’image, mais aussi de maîtrise de leur commercialisation. La participation de ces grands groupes est pourtant capitale pour que l’application ait le succès qu’elle mérite, et puisse devenir pérenne. La start-up et ses 5 employés vivent pour l’heure sur le prix Rolex pour l’innovation – 46 000 euros – que le projet d’Oscar Ekponimo a remporté en 2016. Mais Chowberry doit à terme s’autofinancer, grâce à l’abonnement que paient les magasins participants, ainsi qu’à un faible pourcentage pris sur les transactions entre les vendeurs et les ONG via l’application.

Cette vidéo de présentation de Chowberry a été réalisée en 2017 par les équipes du  prix Rolex pour l’innovation, dont le projet a été lauréat en 2016, afin de mieux le faire connaître.

Formation professionnelle oblige, le jeune entrepreneur est convaincu que ce genre d’initiatives, ayant une implication concrète dans le quotidien, doit pouvoir s’appuyer sur ce monde « virtuel » qu’ouvrent les nouvelles technologies. « Les jeunes sont les catalyseurs de ce mouvement prolifique d’innovation sociale, et en s’y consacrant, ils peuvent inventer de véritables solutions tout en créant de l’emploi pour eux-mêmes et pour les autres. » Leur faim de technologie suffira-t-elle à endiguer la faim ? L’expérience Chowberry est un bon test, à tout le moins.